Routines quotidiennes des grands

Aleksandr Shitik
Aleksandr Shitik

J’écris mes propres articles et livres, et je fais des critiques de films et de livres. Expert en cosmologie et astronomie, informatique, productivité et planification.

Routines quotidiennes des grands

J'ai déjà écrit plus haut sur le bon cadre et l'environnement. Abordons un peu le thème de la routine quotidienne. Je ne vais pas imposer ma routine ; je veux seulement montrer, ou plutôt citer, les routines de quelques grandes figures. Pour cela je m'appuie sur le livre de Mason Currey "Rituels quotidiens : Comment les artistes travaillent". Voici des citations de certains que j'ai ajoutées à mes notes pour les relire de temps en temps :

Jonathan Edwards (1703–1758) « … et en promenade il ne se séparait pas de la plume et de l'encre, notait ses pensées, et à cheval il utilisait un procédé mnémotechnique : pour chaque pensée à retenir il épinglait un bout de papier sur ses vêtements, et en rentrant il enlevait les papiers et reportait toutes les idées dans son journal. Imaginez dans quel état il revenait de longs voyages – couvert de bouts de papier sur des épingles, comme un scarabée dans les feuilles d'automne ! »

Léon Tolstoï (1828–1910) « Il faut écrire tous les jours, pas tant pour la réussite du travail que pour ne pas sortir de l'ornière. »

Buckminster Fuller (1895–1983) « S'il parvenait à s'habituer à moins dormir, décida l'inventeur, il resterait plus de temps pour travailler. Son biographe J. Baldwin a décrit les résultats de l'expérience du "sommeil Dymaxion" : "Une série d'expériences en 1932 et 1933 ont convaincu Fuller que lorsqu'il se sentait fatigué ou somnolent, c'était que l'esprit et le corps avaient déjà trop donné et avaient besoin de repos et de récupération. Il décida de s'endormir consciemment avant ce moment. S'il dormait avant l'épuisement, pas besoin de "réparation" ni de période de récupération. Le sommeil ne serait que du repos, et dans ce cas un court sommeil suffirait. En gardant une routine précise il ne connaîtrait pas la fatigue. Après avoir essayé maints schémas, Bucky a fini par trouver un emploi du temps qui lui convenait. Après six heures de travail il faisait une sieste d'une demi-heure ; s'il recevait ce qu'il appelait un signal de "rupture de fixation ou d'intérêt", le repos venait plus tôt. Ça marchait (pour lui). Je peux attester que jeunes collègues et élèves ne pouvaient pas le suivre ; il semblait ne jamais se fatiguer, pouvait donner des conférences de dix heures d'affilée ou plus. Il écrivait, esquissait, lisait, construisait des maquettes ou préparait sans cesse quelque chose. Cette capacité de travail n'a pas diminué jusqu'à bien au-delà de 70 ans." » … « Baldwin note que Fuller "alarmait les observateurs en s'endormant en quelques secondes, comme s'il appuyait sur un interrupteur dans sa tête". »

William James (1842–1910) « En avril 1870 le William James de 28 ans nota dans son journal un conseil pour lui-même : "Rappelle-toi que ce n'est que lorsque l'habitude de l'ordre sera formée qu'on pourra passer à l'activité vraiment intéressante et accumuler peu à peu, grain par grain, des choix réfléchis, comme accumule l'avare, sans oublier que chaque maillon manqué en entraîne une masse énorme." » … « Et pourtant le psychologue n'a pas suivi son propre conseil. Il ne tenait pas d'emploi du temps constant, tombait souvent dans le doute, menait une vie désordonnée. »

Henry Green (1905–1973) « Cet homme menait une double vie : en tant qu'Henry Yorke – son nom de naissance – il vivait en aristocrate à la tête de l'entreprise créée par son père (Pontifex fabriquait surtout des machines qui fermaient les bouteilles de bière sous haute pression). Sous le nom d'Henry Green il a écrit neuf romans – dont "Loving", "Living" et "Party Going", parmi les plus originaux du XXe siècle. C'est étonnant que Green se donne la peine d'aller au bureau – avec ses revenus il aurait pu ne pas travailler. »

… « Bien qu'il dise de temps en temps à ses amis qu'il quitterait Pontifex et vivrait de ses rentes pour ne pas travailler et seulement écrire, il se convainquait de plus en plus de l'utilité, voire la nécessité, du travail routinier d'Henry Yorke pour la créativité d'Henry Green. » … « Le travail lui donnait à la fois stabilité et expérience utilisables dans ses livres, et lui demandait bien moins que son imagination. »

John Cheever (1912–1982) « Ma meilleure heure est entre cinq et six du matin. Il fait encore nuit. Les premiers oiseaux chantent. Je suis content de tout le monde et j'aime tout le monde. L'insatisfaction, je la sens vers sept heures, quand la lumière envahit la pièce. Je ne suis pas prêt à affronter la journée – pas prêt à l'affronter sobre, je veux dire. Parfois j'ai envie d'aller droit au buffet et de me servir un verre. Je répète l'incantation que j'ai inventée il y a trois ans en décrivant un homme qui ne pense qu'à la bouteille. Entre autres, la situation a tendance à se répéter. Les heures de sept à dix, quand je me permets de boire, sont les pires. Je pourrais prendre un sédatif, mais je ne le fais pas… J'aimerais prier, mais qui – le Dieu de l'école du dimanche, un petit roi de province dont les rituels et les pouvoirs me sont peu connus ? J'ai peur des voitures, avions, bateaux, serpents, chiens errants, feuilles qui tombent, échelles et du hurlement du vent dans la cheminée. Dr Hespeden, j'ai peur du vent dans le conduit ! Avant le déjeuner je dors, ivre, et je me réveille en général à nouveau content et aimant tout le monde, sans me mettre au travail. Le climax de la journée, son cœur – c'est la baignade. Puis – le soir approche – je suis ivre et en paix. Je dors et rêve jusqu'à cinq heures. »

Voici d'autres noms dont les biographies m'ont paru intéressantes :
Emmanuel Kant (1724–1804),
William James (1842–1910),
Nicholson Baker (n. 1957),
Georges Simenon (1903–1989),
Stephen Jay Gould (1941–2002).

Je n'ai pas développé ni donné plus d'exemples — qui s'y intéresse peut lire le livre. Je n'ai pas non plus cherché à ne choisir que des gens correspondant à un modèle positif unique de routine stricte. Au contraire : les uns avaient une routine stricte, les autres aucune. Les uns sont nés dans des familles pauvres, les autres riches ; les uns étaient de grands buveurs, les autres des workaholics. Le livre décrit des centaines d'histoires de vie très différentes de gens influents et connus ; si ça vous intéresse, je recommande de le lire.

Pour mon avis sur la routine quotidienne, je suis plutôt pour en avoir une. Ou plutôt, à mon sens vous n'avez pas besoin de la routine en tant que telle, mais d'un plan : ce que vous ferez aujourd'hui, demain, ce que vous devez faire cette semaine, ce mois, cette année. Si pour faire tout ça vous avez besoin d'un emploi du temps quotidien — très bien, vivez avec. Si vous pouvez vous en sortir sans emploi du temps fixe, ce n'est pas fou non plus. Mais les grands objectifs se décomposent toujours en tâches quotidiennes, petites et répétées qu'il faut faire pendant des jours. Il me semble que ces tâches sont plus faciles à faire quand on s'en tient à un moment précis – qu'on forme des micro-habitudes. Ce n'est pas déjà une routine quotidienne, ça ?

Il faut se rappeler que la routine peut changer avec le temps ou les circonstances. Il faut rester souple et s'adapter aux situations. Par exemple, avoir des enfants peut changer beaucoup la routine de bien des créatifs, ce qui est aussi mentionné dans le livre. Pour ma part : en vacances à Bali je suis passé sans m'y attendre de "hibou" à "alouette". Dans l'ensemble c'était confortable, sauf qu'à la nuit tombée j'avais sommeil. Mais une semaine après le retour à la maison tout est revenu à la normale et je suis redevenu "hibou".

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